Bertrand Lamarche – le lac noir

Le Lac noir Le lac noir c’est tout d’abord une zone. Une zone située au coeur du tissu urbain de Nancy, ville marquée par les trente glorieuses : Obsolète par essence, expressionniste et théâtrale dans sa tentative perpétuelle de modernité. La zone s’étend du nord au sud en suivant une vaste poche de voies ferrées qui éventre le tissu urbain, bordée par un viaduc, une centre de tri postal, un centre commercial et plusieurs tours de bureaux et d’habitation. Elle apparaît initialement dans une suite de photographies, Vue du viaduc John Kennedy, réalisée en 1997, dans laquelle l’artiste arpente le périmètre. La zone est alors une friche, un trou au milieu des constructions dans lequel aucun programme ne s’incarne, un terrain vague, proche du panorama zéro décrit par Robert Smithson lors de sa visite à Passaic : «that zero panorama seems to contain ruins in reverse, that is, all the new constructions that would eventually be built». / “Ce panorama zéro paraissait contenir des “ruines à l’envers”, c’est à dire, toutes les nouvelles constructions qui y seraient finalement bâties.” ( Monuments of Passaic, Robert Smithson , 1967).

Cette zone, c’est un réservoir de fiction, d’étrangeté, qui s’apparente rapidement à un lac dans la pensée de l’artiste, pour son caractère abyssal, son opacité et par son aspect insondable. C’est une faille, un abîme en mouvement dont l’artiste déploie de multiples potentialités. «Vivre dans la zone c’est vivre sur un volcan – A n’importe quel moment, il peut éclater un épidémie ou quelque chose de pire…»  (Stalker ou Pique nique au Bord du chemin, A&B Strougatsky, 1972). C’est ainsi que dans plusieurs de ses oeuvres, l’artiste investit la zone, en ayant recours à la modélisation, pour y implanter différents scénario.

Le terrain ombélliférique est un projet de parc, une réserve mondiale de Berces du Caucause, plantes géantes phototoxiques et invasives. Le programme a donné lieu à plusieurs réalisations, une vidéo en 2004, et une installation monumentale présenté au Centre de Création Contemporaine de Tours en 2012.

Le Funnel est un projet de Night-club. L’artiste le construit par fragments en dessinant les différents éléments constitutifs de cette discothèque : la façade, la scène, les boissons, l’ambiance et la musique, etc. Ici pour l’une des premières fois, un plan masse est présenté. Trois petites enceintes retournées, prenant l’apparence de pavillons chinois, rappellent les rotondes ferroviaires d’origine du site aujourd’hui détruites, apparaissant à la surface du lac noir comme des toupies, dont émane une complainte élastique composée par Erik Minnkinen.

Si la zone est un espace de projection, c’est aussi un espace panoptique, un point de vue différent sur la ville. Dans Le terrain vague, une caméra effectue une rotation permanente à 360 degrés. Proche d’un système de surveillance, la vidéo tournée en vision nocturne, montre un paysage vide balayé par une poursuite lumineuse, renvoyant à des systèmes totalitaires, carcéraux, ou à l’idée d’un sémaphore. Il s’agit en fait d’un travelling réalisé sur une photographie panoramique montée sur un cylindre que l’artiste refilme dans l’atelier.

La vidéo Autobrouillard remet en scène ce même phare mais nous déplace à son sommet. Une vue panoramique de la skyline Nancéenne est balayée par la lumière. L’artiste a ici entièrement remodelé la ville dans son atelier, pour la présenter dans une échelle à laquelle il peut intervenir et contrôler la météorologie. Progressivement, la ville est envahie par un épais brouillard, la faisant disparaitre dans un drame hypothétique, renvoyant au film The Fog de John Carpenter, ou au roman Mist, de Stephen King.

Enfin Cyclocity propose une autre perspective sur cette lumière qui balaye la ville. La vidéo présente une vue lointaine du phare. En plein milieu du plan, il vient régulièrement éblouir l’obturateur de la caméra, créant grâce à un dispositif de l’artiste, l’équivalent d’un trou de verre de matière discontinue, un raccourci spatial et temporel. A l’arrière-plan, un bâtiment borde la zone. Aujourd’hui détruit, ce centre de tri postal persiste dans l’oeuvre de l’artiste dans une forme spectrale, un fantôme architectural ondulant sous l’impact du trou de verre et pris d’en un mouvement d’apparition /disparition sous l’effet de la lumière du phare.

La question du rapport au réel et de sa divergence est fondamentale du travail de Bertrand Lamarche et c’est dans cet écart qu’il met en place un rapport à la science-fiction ou avec le discours utopique. L’oeuvre est «du domaine du fantasme, du désir, elle se situe dans le présent, elle est l’esquisse d’une trace mais de l’autre côté du temps » (Archaeologies of the Future: The Desire Called Utopia and Other Science Fictions, ,Fredric Jameson, 2005 )

Bertrand Lamarche déploie dans son oeuvre un ensemble de scenarii successifs qui constituent les jalons d’une fiction plus globale, existant parallèlement au réel, comme un reflet troublé à le surface du lac noir. Reflet que l’on retrouve d’ailleurs dans le projet The Funnel , mais aussi dans un autre fantôme résurgent de l’exposition. La sculpture/maquette inspirée du prototype d’habitat collectif modulaire, construit par Claude Prouvé en 1974, et détruit en 2012, sans jamais avoir été habité, ni développé. L’artiste a ici redéployé la masse du bâtiment en employant des diapositives pour reproduire les blocs qui le constituent, à l’époque assemblés à l’aide d’hélicoptères.

Pour finir, Le Haut du Lièvre est la maquette de l’une des plus grandes constructions d’Europe. Construit par Bernard Zherfuss en 1959, le Cèdre bleu est une barre d’habitation bâtie sur le site du Haut du Lièvre dans les hauteurs de la ville de Nancy. Mesurant à l’origine prés de 400 mètres et comprenant 1000 appartements, la barre fut amputée de prés de 150 mètres en 2010 dans le cadre d’une réhabilitation architecturale. Entre l’épave et l’enclave Utopique, la maquette flotte dans l’espace comme un objet anachronique, vestige d’un idéal d’habitat collectif évoquant “les Monades Urbaines” de Robert Silverberg (The world Inside, Robert Silverberg, 1971).

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